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Le patrimoine, un héritage à sauvegarder

Dérèglement climatique, conflits mondiaux, mutation des usages… alors que le patrimoine fait face à de nombreux défis, la recherche française et européenne s’organise pour sa préservation, sa prévention et sa réinvention. Pascal Liévaux, conservateur général des patrimoines, dresse l’état des menaces et des réponses scientifiques.

Publié le 22 juillet 2026

  • Actualité
Pascal Liévaux © DIRI, ministère de la Culture, 2025

Depuis 2018, la France, par la voix du ministère de la Culture, coordonne une initiative européenne pour la recherche sur le patrimoine : la JPI-CH (Joint Programming Initiative on Cultural Heritage). L’objectif est ambitieux : penser la recherche pour le patrimoine culturel d’aujourd’hui et de demain dans un contexte de mutations globales.

À sa tête, Pascal Liévaux, conservateur général des patrimoines, adjoint au chef de la délégation à l'inspection, à la recherche et à l'innovation à la direction générale du patrimoine et de l’architecture et chef du département de la recherche, de la valorisation et du patrimoine culturel immatériel explique les menaces qui pèsent sur le patrimoine et les défis de la recherche pour le préserver. 

Que signifie « patrimoine en péril » aujourd’hui ? 

Pascal Liévaux : Le patrimoine est un objet forcément en péril. Mais le péril auquel on pense en priorité aujourd’hui, c’est celui du dérèglement climatique et de ses effets sur tout type de patrimoine. On peut aussi penser par exemple au surtourisme et au sous-tourisme, qui doivent tous les deux être abordés de front. Le sous-tourisme fait que certains patrimoines sont peu valorisés, donc moins facilement conservé ou restauré. Ensuite, les petites communes rurales qui ont en charge plusieurs bâtiments patrimoniaux peuvent rencontrer des difficultés à assurer l’entretien, la conservation, la restauration.

Certains patrimoines sont-ils plus exposés que d’autres ?

Dans le cadre du dérèglement climatique, les patrimoines des littoraux par exemple sont particulièrement exposés : le patrimoine des phares, des fortifications, comme la citadelle de Vauban à Belle-Île, de nombreux sites archéologiques. Le patrimoine en zone montagneuse est aussi en danger avec la fonte des glaciers qui déstabilise les sols, produisant des glissements de terrain qui peuvent menacer des ensembles patrimoniaux. 

Comment s’organise la recherche en France et en Europe face à ces menaces qui pèsent sur le patrimoine ?

Quel patrimoine veut-on préserver ? Quel patrimoine veut-on transmettre aux générations futures ? Le rôle de la recherche est ici essentiel. Cette recherche est éminemment transversale sur l’ensemble du champ patrimonial avec des thématiques privilégiées autour de la question du changement climatique et plus largement de la conservation verte, ou encore la question du numérique appliqué au patrimoine et de l’intelligence artificielle. Le troisième axe important est celui de la valeur sociale du patrimoine : plus un patrimoine est reconnu comme tel par la société, moins il est en danger, et plus il a de chances d’être transmis de génération en génération. 

C’est dans ce contexte qu’une politique de recherche est menée en lien avec le CNRS et les universités pour développer la compréhension de l’impact du dérèglement climatique sur le patrimoine culturel, notamment en étudiant ses effets en termes de détérioration des sols ou des matériaux. Pour ce faire, nous nous appuyons aussi sur nos deux laboratoires de la direction générale du patrimoine et de l’architecture : le laboratoire de recherche des monuments historiques (LRMH) et le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF). 

Du travail réalisé au sein de la JPI-CH découle l’idée de fédérer trente pays sous la forme d’un Partenariat européen « Patrimoine culturel résilient ». Comment est née cette initiative européenne, sous l’impulsion de la France, et quelles sont ses missions ? 

Le ministère de la Culture a joué un rôle déterminant dans toute la partie amont du projet qui consistait d’abord à convaincre la Commission européenne, puis un maximum de pays sur la base d’un agenda stratégique de la recherche et de l’innovation. Il s’agissait d’identifier les sujets autour du patrimoine et du climat pouvant faire l’objet d’appels à projets de recherche et de mettre en place pour 10 ans un financement assuré conjointement par les pays et la Commission européenne ainsi qu’une gouvernance française à travers la Fondation des sciences du patrimoine avec l’Agence nationale de la recherche.

La question du changement climatique étant globale, il faut l’aborder sous un angle international, notamment européen. C’est la raison pour laquelle nous avons plaidé côté français, par la voix du ministère de la Culture, pour ce Partenariat sur le thème du patrimoine culturel résilient. Cette initiative rassemble 30 pays – presque tous les pays de l’Union européenne et des pays extérieurs comme la Grande-Bretagne, l’Égypte ou la Turquie.

Au niveau européen et international, quelles sont les conséquences des conflits sur le patrimoine ?

Outre les destructions, les conflits favorisent le trafic illicite des biens culturels.. Les objets volés lors de pillages de sites archéologiques ou de musées sont ensuite mis en vente sur des sites en ligne, qui financent, pour certains, le terrorisme. C’est un danger extrêmement grave.

La recherche consacre-t-elle un volet autour de la prévention, dirigée notamment vers le citoyen ?

Il existe un volet préventif, notamment par le développement d’instruments de monitoring, et puis le volet conservation-restauration. Concernant le citoyen, il ne demande qu’à être impliqué à tous les stades du processus patrimonial, depuis l’identification du patrimoine jusqu’à sa médiation, en passant par sa conservation. C’est un phénomène de société qu’il est important d’accompagner, à la fois pour le favoriser et pour l’encadrer. Un patrimoine en danger, c’est aussi celui qui n’a pas été repéré, qui n’est pas encore considéré comme patrimoine. Il s’agit d’observer ce qui pourrait ou devrait faire patrimoine en étant pour cela à l’écoute de la société.

« Patrimoine en péril », l’un des thèmes des l’édition 2026 des Journées européennes du Patrimoine, est lié à trois verbes : raviver, résister et réimaginer. Qu’est-ce que ce triptyque vous évoque ?

« Raviver », pour moi, est l’action de donner un usage contemporain aux éléments patrimoniaux et c’est très important. Pour le patrimoine bâti, un bâtiment patrimonial qui n’aurait pas de fonction aujourd’hui est en danger. Il faut ainsi lui dessiner un nouveau destin, tout en trouvant le bon équilibre entre préservation de la valeur patrimoniale et usage contemporain.

À travers le mot « résister », on peut penser à une société qui prend en compte son patrimoine de manière active. Éclairer par le passé est une forme de résistance, ou en tout cas de résilience de la société, notamment face aux attaques de la démocratie. Car le patrimoine n’est pas figé mais, au contraire, en constante évolution.  Les dernières décennies du XXe siècle, ont, par exemple, vu se constituer un patrimoine industriel. Des sites  qui étaient en danger de disparition du fait de la déprise industrielle dans différents territoires ont pu être sauvegardés. 

Enfin, on peut imaginer de nouveaux dispositifs pour mieux valoriser, mieux expliquer, mieux transmettre. Il s’agit de « réimaginer » des circuits de visite de musées, de sites archéologiques avec ou sans recours à des dispositifs numériques pour mieux faire comprendre au public le sens et l’intérêt de ce qu’il a sous les yeux. C’est aussi, par exemple, trouver de nouvelles fonctions à des églises qui ne sont plus utilisées par le clergé. 

Des événements comme l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, ont-ils suscité de nouvelles approches au niveau de la recherche ?

Aussitôt après l’incendie, de nombreux chercheurs se sont manifestés. Avec le CNRS, le ministère a souhaité encadrer et soutenir cette dynamique en en mettant en place un chantier scientifique parallèlement au chantier de restauration. Près de 150 chercheurs et professionnels du patrimoine sont venus de différents horizons pour apporter leur expertise sur la résistance des matériaux au feu, l’historique de la cathédrale, la chronologie des différentes phases de construction et de restauration, l’analyse de la structure architecturale, dont l’utilisation du métal dans la maçonnerie. Ce qui a permis d’acquérir une meilleure compréhension des structures gothiques et, plus globalement, de ce monument complexe.

L’événement a amplifié la dynamique du champ interdisciplinaire des sciences du patrimoine. Dynamique aujourd’hui prolongée par la mise en place d’un réseau thématique, MAESTRO, toujours avec le CNRS, afin d’appliquer cette même méthodologie de recherche à d’autres grands chantiers de restauration de cathédrales, comme celles de Bourges et Clermont-Ferrand.
Le chantier nourrissant la recherche et la recherche éclairant le chantier : c’est un cercle vertueux qui est intéressant à développer. Il est difficile de dire qu’il y a un effet positif à cette catastrophe. Mais nous avons essayé de tirer du positif de ce triste événement et je pense que nous y sommes parvenus.

Comment l’impact de ce type d’événement sur les populations est-il mesuré ?  

Nous travaillons depuis longtemps avec des laboratoires dans lesquels des anthropologues, des sociologues qui analysent, justement, le fait patrimonial. Aussi, la recherche a permis d’analyser l’émotion patrimoniale et la mobilisation suscitées par l’incendie aussi bien au niveau local qu’au niveau national ou international. La question est importante et au cœur du projet : qu’est-ce qui fait patrimoine pour la société, pour les citoyens ? 

S’informer sur la recherche autour du patrimoine

Le Heritage Research Hub est un lieu de partage des informations sur la recherche menée notamment en Europe sur le patrimoine culturel, avec un un espace dédié au partenariat.

La revue en ligne In Situ est une revue gratuite sur les patrimoines, produite par le département de la recherche, de la valorisation et du patrimoine culturel immatériel. Sous la forme de deux à trois numéros thématiques par an, la revue présente les regards croisés de professionnels du patrimoine et de chercheurs de différentes disciplines. Elle est conçue pour diffuser des informations scientifiquement fondées, tout en étant accessible au plus grand nombre.

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