Découvrir des monuments cachés, arpenter les allées d’un château, contempler la façade d’une abbaye comme celle d’une villa du XXe siècle… l’affiche architecturale et colorée des Journées européennes du Patrimoine rappelle ce dialogue entre visiteurs, sites et époques au cœur de l’événement. Ce visuel, riche en symboles, en mouvement et en inspirations, construit le récit de cette nouvelle édition. Son illustrateur, Jean Leblanc, nous dévoile les coulisses de cette réalisation.
Pouvez-vous présenter votre parcours ?
J’ai étudié à l’école des Beaux-Arts à Nantes puis à l’école des Gobelins, en graphisme. J’ai d’abord travaillé plusieurs années en agence de publicité à Paris avant de me lancer en freelance en tant qu’illustrateur. Je faisais, en parallèle, un peu de graphisme. Quand j’ai commencé, je dirais que mon style était flamboyant, assez pop, inspiré des années 80. J’ai ensuite évolué ma palette vers un travail plus contemplatif qui fait des ponts entre figuration et abstraction.
Comment avez-vous pensé, imaginé cette affiche pour les Journées européennes du Patrimoine ?
Dès le départ, j’avais en tête de proposer quelque chose d’immersif qui invite à la découverte de nouveaux lieux. J’ai voulu, de manière concrète, présenter d’abord l’expérience du visiteur, c’est-à-dire rentrer dans des bâtiments qui nous sont d’habitude cachés, franchir le pas, arpenter des marches, s’arrêter, continuer, changer de point de vue, visiter plusieurs sites, arriver sur les toits, observer le panorama. J’avais visuellement cette image de l’escalier qu’on arpente quand on visite un château, un phare, même juste les cinq marches d’un parvis. J’ai voulu retranscrire de manière symbolique, conceptuelle, même, cette forme graphique de la visite. Les escaliers sont là pour représenter tous les monuments, comme des ponts qui vont relier différents styles, différentes époques et différents espaces. L’idée est de décloisonner le patrimoine et d’ancrer ces journées dans le mouvement des visiteurs. En une journée, on peut rassembler presque mille ans d’histoire du médiéval au contemporain, partout en France. J’ai voulu faire dialoguer une abbaye du 15e siècle avec un grand ensemble des années 60. C’est cet aspect utopique que j’ai voulu matérialiser. C’est la thématique que j’ai choisie : une construction utopique pour incarner ces Journées européennes du patrimoine.
Cette affiche est riche d’inspirations, quelles influences avez-vous convoquées pour sa réalisation et pourquoi ?
Ma première inspiration est Archigram, qui est un collectif d’architectes des années 1960 ainsi qu’une revue, connu pour les planches très pop, très colorées qu’ils réalisaient. Archigram livre une vision utopiste de constructions, comme une espèce de tour de Babel pop, en convoquant plusieurs époques. La deuxième influence, majeure de mon travail, est le célèbre graveur Escher, qui a réalisé tout un travail architectural et surréaliste. J’aime ce rapport à l’architecture, en partant de formes et de volume, de jeux visuels comme des cubes en 3D isométriques et selon la manière dont on regarde, on peut voir différents points de vue. Je voulais ainsi m’inspirer de ces jeux visuels pour créer un ensemble cohérent qui cherche à multiplier les points de vue.
Par ailleurs, dans cette affiche, je voulais que le texte « Journées européennes du patrimoine » et l’image soient liés, afin de ne pas produire une image d’illustration et un texte posé à côté. Je souhaitais que les mots soient dans une forme matricielle, cette forme de losange, central, qui se répète comme des ondes qui se propagent, et autour duquel le reste du visuel s’organise.
Cet ensemble s’inspire également du design art déco où beaucoup de formes anguleuses géométriques, basiques s’organisent, mêlées à des éléments plus figuratifs.
Dans cette affiche sont représentés plusieurs sites et monuments, comment les avez-vous choisis ?
Je voulais éviter une représentation trop simpliste ou trop générique des monuments. J’ai mené un travail de recherche sur les différents sites – ceux du ministère de la Culture – et je voulais représenter au maximum toutes les époques, de faire aussi la part belle à l’architecture moderne et contemporaine.
Il s’agissait également de retrouver les différentes natures de patrimoine, que ce soit le patrimoine ecclésiastique, le patrimoine industriel, l’habitat collectif. Le but était aussi de passer de sites emblématiques à des lieux moins connus. L’affiche n’est pas forcément un jeu de pistes. C’est très ouvert : certains peut-être reconnaîtront un ou plusieurs éléments, d’autres aucun. Enfin, la forme des monuments était aussi importante. Il y a un choix porté sur le design, sur les courbes des monuments retenus. Pour les architectures classiques, plus riches, juste sélectionner un élément, un détail et pour les architectures modernes, garder la totalité. Le visuel est accompagné de volumes, que ce soient des sphères ou des cubes.
On revient aussi à la pierre de taille, à l’abstraction, au volume primaire. Il y a par exemple les grandes colonnes de l’abbaye de Tournus en Provence traitées de manière minimale à contrario l’arc de Triomphe, plus emblématique, est facilement identifiable. On passe pêle mêle du Pont Valentré à Cahors au mobilier contemporain de l’Élysée dessiné par Pierre Paulin, des jardins de la Villa Ephrussi aux maisons bulles du Renouveau à Beg Meil.
Quel travail avez-vous réalisé sur les couleurs et la typographie ?
Je travaille en général avec un nuancier assez réduit. Le bleu roi, le rouge corail que j’utilise assez souvent pour des contrastes assez forts. La pierre, le patrimoine sont représentés avec des contrastes entre un blanc cassé et un noir un peu éteint qui vont construire les éléments architecturaux du patrimoine. J’avais envie, dès le départ, de représenter, avec la couleur rouge, l’énergie humaine à travers les personnages sur l’affiche. Le bleu et le vert retranscrivent l’idée de l’espace hexagonal du territoire, c’est-à-dire le ciel et le sol, la pelouse, qui est comme un puzzle déstructuré. La partie typographique est traitée de manière minimale, presque suisse, pour contrebalancer le côté foisonnant de la partie visuelle.
D’un point de vue personnel, que représentent pour vous les Journées européennes du Patrimoine et comment avez-vous vécu cette opportunité de réaliser l’affiche de cette édition ?
Les Journées du Patrimoine sont, à mes yeux, liées à mon anniversaire ! Je suis né fin septembre. Elles représentent pour moi les derniers beaux jours de l’année, la fin de l’été. C’est aussi un événement qui fait appel à mes souvenirs d’enfance, mes parents m'avaient emmené visiter la crypte du Panthéon à Paris. C’était exceptionnel d’aller découvrir le patrimoine caché. Pour moi, les Journées du Patrimoine, c’est la découverte de sites un peu plus cachés, avec des programmations originales.
Concernant la réalisation de l’affiche, c’est une belle commande. C’est une commande culturelle pour un événement populaire qui parle à tout le monde, ancré dans la tête de tous. Je pense que l’événement lui-même, en tant que tel, fait partie du patrimoine. C’est glorifiant de voir son projet retenu pour une telle manifestation.
Les sites et monuments présents dans l’affiche
L’affiche réalisée par Jean Leblanc fait dialoguer plusieurs sites et monuments « emblématiques à des lieux moins connus » et de plusieurs époques :
- Tourelle du pont de Valentré à Cahors (1378)
- Les maisons bulles du village Renouveau à Beg Meil (1968)
- Les grandes voutes de l’abbaye de Tournus (XVe)
- L’église Saint-Joseph du Havre (1957)
- Les grands ensembles ondulants de la Grande Borne à Grigny (1971)
- L’observatoire Astronomique de Strasbourg et son dôme ouvrant (1881)
- La Villa Cavrois de Mallet-Stevens (1932)
- La table basse circulaire de Pierre Paulin pour la décoration de l’Elysée (1970)
- Poterie de Gradignan (1750)
- Le temple de Venus des jardins de la villa Ephrussi (1912)
- L’arc de triomphe de l’étoile (1836)
- Briqueterie des Touillards-Vairet-Baudot (1863)
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