La seconde vie des friches industrielles

Vestiges d’un passé révolu, certains sites industriels ont su se réinventer pour devenir aujourd’hui des lieux de culture et de vie tournés vers les habitants.
Le Hangar Zéro

Le Hangar Zéro, au Havre

Petit à petit, le port du Havre s’est déplacé vers le sud-est de la ville, laissant le populaire quartier de l’Eure avec les vestiges de son passé industriel. Depuis une dizaine d’années, le lieu est engagé dans un processus de reconversion avec des friches progressivement transformées en halls d’exposition, salle de spectacles, pôle commercial et même le nouveau Centre des Congrès, inauguré en 2016.

Parmi ces lieux, le Hangar Zéro s’affiche comme un tiers-lieu de la transition écologique et citoyenne fait par et pour les habitants. Tout est parti de l’appel à projets « Réinventer la Seine » qui proposait d’imaginer des nouvelles manières de vivre le long de l’axe du fleuve. Parmi les lieux sélectionnés pour des réhabilitations, celui de cet ancien hangar de stockage tout en briques. L’association LH-zéro, composée d’une dizaine de membres dont deux architectes, décide de présenter un projet de village alternatif. « Nous voulions garder la valeur patrimoniale du bâtiment et avoir un projet plus ancré sur les habitants, avec une certaine simplicité dans le rendu. Cette ambition a plu », se souvient Steven Lemercier, l’un des membres de la SCIC, (Société Coopérative d’Intérêt Collectif), mode d’organisation retenu pour gérer le lieu. Aujourd’hui, près de 350 sociétaires se partagent la gouvernance du hangar.

Le projet sélectionné, reste maintenant à rendre concret ce tiers-lieu. Après une période de recherche de financement, les travaux ont démarré en 2019 avec trois mots d’ordre : zéro déchets, zéro carbone et zéro exclu. « Nous sommes dans une démarche de construction avec des matériaux géo et biosourcés. Nous privilégions le réemploi en récupérant des matériaux et en les utilisant soit pour leur usage premier soit en les détournant », poursuit Steven Lemercier. Par exemple, la structure se compose de containers « dernier voyage » et près de cent fenêtres double vitrage ont été récupérées à Dieppe et réinstallées avec un nouveau cadre en métal.

Pendant toute la durée des travaux, le Hangar Zéro a fait le choix de l’horizontalité, l’inclusion et la bienveillance dans son chantier. « Le sociétariat permet à chaque personne de participer au projet en aidant à faire la cuisine ou en travaillant sur le chantier. Chaque personne qui veut venir est la bienvenue », poursuit Manon Niel, une autre sociétaire. Premiers espaces à ouvrir dans le Hangar Zéro, celui de la boutique de créateurs locaux et de revendeurs. « Elle est représentative de notre modèle de mutualisation : les créateurs se regroupent pour avoir un magasin et s’organisent entre eux pour gérer cette boutique », explique Steven Lemercier. Le restaurant, lui aussi ouvert, propose chaque jour un menu responsable, local et très peu producteur de déchets.

À terme, les 2 800 m2 de surface seront partagés entre des salles de réunion et des fablab au rez-de-chaussée et une pépinière d’entreprises partageant les valeurs du lieu à l’étage. Le tout est entouré de 1200 m2 d’espaces extérieurs qui seront de futurs jardins partagés et cultivés selon les principes de la permaculture. D’ici peu, l’aquaponie, une méthode de culture avec poissons et plantes dans le même système, complètera son fonctionnement avec l’arrivée des serres. Mais tout se fera progressivement puisqu’ici, même la construction est utile au public. « L’ouverture se fera au fur et à mesure afin de garder le lien avec le quartier. Ensuite, notre ambition est de transmettre ce lieu de génération en génération », prévient Steven Lemercier.

Ce lien est amené à se consolider lors des Journées européennes du patrimoine avec des visites du lieu ancrées sur le passé du bâtiment et une présentation du futur projet. La date coïncidera avec celle de la fête des saisons, organisée quatre fois par an. Celle consacrée à l’automne aura pour thème l’alimentation.

 

Les « 8 Pillards », à Marseille

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C’est un site centenaire témoin de l’aventure industrielle de Marseille. L’entreprise Pillard, spécialisée dans les systèmes industriels de combustion, a fermé ses portes en 2017, laissant libre un espace vaste de près de 4 000 m2 et de 11 mètres de hauteur sous plafond.

Une véritable cathédrale industrielle dont se sont emparés en 2019 les 8 Pillards, association collégiale formée de six associations et deux artistes*. « Il n’y avait ni eau ni électricité, les fenêtres étaient toutes cassées et la tour des ouvriers était devenue un pigeonnier, se souvient Emilie Rossi, artiste plasticienne et membre du collectif À Plomb’. Il a fallu faire de gros travaux sur la base du réemploi. » Le groupe a par exemple récupéré des plaques de verre auprès d’une concession automobile et composé avec ce qui était déjà présent sur place et selon les savoir-faire de chacun. En tout, près de 80 000 heures de travail bénévoles ont été nécessaires.

Aujourd’hui, près de 75 personnes des domaines des arts visuels, plastiques, scéniques, de l’architecture, du design ou encore de l’urbanisme travaillent dans ce tiers-lieu dans un esprit d’horizontalité : pas de président mais un membre de chaque structure faisant partie de l’instance décisionnelle. « Ce mode de fonctionnement s’est mis en place tout naturellement, souligne Tiphaine Dubois, graphiste et membre du F.A.I.R.E (Fabrique Artisanale et Imaginative de Réalisations Eclectiques). Il se passe beaucoup de choses pendant nos plénières avec les membres actifs, l’émulation est très forte. Nous avons eu envie d’être inclusifs et de partager nos savoir-faire. » Chaque collectif possède son propre espace dédié mais « 50% des locaux sont avant tout communs », poursuit Emilie Rossi. Ainsi, la Grande Nef est restée libre et sert de voie de circulation et d’espace de présentation tandis que les étages servent de bureaux et les sous-sols de lieux de construction métal ou bois. En tout, 13 ateliers de création et de production sont présents sur le site pour 15 disciplines d’arts, de design, d’artisanat et d’architecture.

Située dans le quartier Bon Secours, prolongement de celui de Belle de Mai, l’usine Pillard et ses nouveaux occupants veulent désormais s’ouvrir à près de 11 000 habitants. « C’est un quartier délaissé de Marseille et il est difficile d’inclure la population vers l’art contemporain », explique Emilie Rossi. Les membres ont donc organisé plusieurs événements comme des vide-greniers, des projections de films ainsi que des événements plus informels et prévoit l’organisation d’un festival de danse en novembre. « Avant nous, les voisins ne se connaissaient pas bien, nous avons contribué à retisser un lien », constate Emilie Rossi. Pour les Journées du Patrimoine, des entretiens avec des membres des 8 Pillards ainsi que d’un ancien dessinateur industriel, viendront témoigner du passé et du futur de ce site.

 

*9 collectifs et entités aujourd’hui : À Plomb’, Le Bureau des Guides du GR13 et Francis Ruggirello, Cabanon Vertical, La Cale, Collectif ETC, F.A.I.R.E, Groupe Artistique Les Pas Perdus, Jérémy Laffon et Ahram Lee, Angela Frères et Catherine Melin.